Pour la première fois, un document décisionnel de l’ONU fixe le niveau ciblé pour la stabilisation du climat. La conférence sur le climat de Cancún s’acheminait hier soir vers un accord global qui intègre les dispositions de l’entente de Copenhague dans un plan d’ensemble pour lutter contre le réchauffement du climat tout en faisant droit aux priorités des pays développés et des pays en voie de développement.


Alors que tout le monde s’attendait à passer la nuit au Moon Palace de Cancún avant d’avoir en main le texte d’un accord complet, la présidente de la conférence, Patricia Espinoza, ministre mexicaine des Affaires étrangères, se présentait en début de soirée avec un texte complet à la plénière dite informelle. Cette instance sert à prendre le pouls des 1500 diplomates présents avant de soumettre un accord au processus de décision formel pour éviter les affrontements procéduraux.

Or le dépôt de cette entente a immédiatement été salué par une ovation de près d’une minute et demie! Devant un pareil accueil, la présidente a mis immédiatement fin à la plénière informelle et convoqué l’assemblée décisionnelle pour le milieu de la soirée au lieu du début de la nuit, comme cela était prévu.

Toutefois, malgré l’accueil chaleureux réservé à cette entente, son sort demeurait incertain. En effet, la Bolivie a immédiatement réagi négativement, sans aller jusqu’à dire cependant qu’elle bloquerait le consensus exigé pour ce type d’accord. La Bolivie d’Evo Morales s’oppose à l’utilisation des règles du marché «capitaliste» pour régler le problème climatique et en particulier à la «marchandisation» de la protection du patrimoine forestier. Elle estime que cette stratégie forestière va transformer des millions d’autochtones en réfugiés climatiques quand on aura artificialisé les forêts qui les font vivre. Si la Bolivie en venait à bloquer l’incontournable consensus, elle se mettrait à dos des dizaines de pays pauvres ou menacés, qui ont un besoin urgent des milliards prévus par l’entente.

L’accord intervenu hier contient plusieurs primeurs. Ainsi, pour la première fois, un document décisionnel de l’ONU fixe à «moins de deux centigrades» le niveau ciblé pour la stabilisation du climat. Et le préambule de ce qui deviendra sans doute l’entente de Cancún précise que la communauté internationale pourrait éventuellement cibler une hausse maximale de 1,5 °C, une demande répétée des petits pays insulaires menacés de noyade en raison du relèvement du niveau des mers.

L’entente prévoit par ailleurs qu’on déterminera avec la communauté scientifique en quelle année on doit arrêter la hausse du climat pour éviter son emballement, une date qui devrait se situer entre 2015 et 2020. Les objectifs de réduction des GES de chaque pays devront se mouler à cet objectif, tout comme la réévaluation de la stratégie internationale de réductions devra, elle aussi, être révisée en 2015 si elle ne produit pas les résultats escomptés.

Les négociateurs ont, par l’entente de Cancún, mis fin à un débat de quatre ans en acceptant d’inscrire, non pas dans un prolongement du protocole de Kyoto, mais dans un document annexé à l’entente d’hier soir, les engagements des pays de la planète pour la période 2012-2020. Cela équivaut à transformer l’entente de Copenhague en un processus onusien ayant valeur juridique, la première étape vers un nouveau protocole global qui pourrait se négocier l’an prochain à Durban, en Afrique du Sud.

L’entente de Copenhague avait suscité beaucoup de critiques par son flou et parce qu’elle avait été élaborée en petit cercle réservé à quelques grands décideurs. Les pays en développement avaient même refusé de la reconnaître en lui conférant un statut de simple document d’information. Mais depuis, 139 pays sur les 193 signataires de la Convention de Rio (1992) sur le climat y ont inscrit leurs cibles volontaires de réduction des gaz à effet de serre. Cela inclut la plupart des 37 pays industrialisés, à l’exception des États-Unis, qui ont pris des engagements de réduction en vertu de Kyoto pour la période 2008-2012. Notamment le Canada.

Le document qui sera soumis dans quelques heures à la plénière décisionnelle de Cancún prévoit que tous les pays pourront désormais enregistrer leurs engagements volontaires dans une annexe onusienne, ce qui leur conférera une valeur légale qu’ils n’avaient pas dans le passé.

Mais l’entente d’hier est muette sur le sort de Kyoto. Par contre, le protocole n’a pas été aboli, pour ne pas provoquer les pays en développement qui faisaient de son prolongement une condition de leur participation à l’effort international de réduction.

Pour la première fois, les pays en développement et les pays émergents acceptent de participer à l’effort de réduction, dans la mesure où les pays industrialisés vont les aider à se doter d’une capacité d’intervention et d’atténuation des impacts des changements climatiques.

Les pays industrialisés s’engagent de leur côté à fournir dans les deux prochaines années 30 milliards à ces fins et vont hausser la mise à 100 milliards par année en 2020. Un Fonds vert a été créé pour gérer ces sommes.

La conclusion de cette entente a été rendue possible par la décision de la Chine d’accepter de faire rapport et de faire vérifier sa comptabilité des GES avec les mêmes règles que le reste de la communauté internationale. C’était une exigence incontournable des États-Unis.

Le protocole de Kyoto prévoyait de réduire de 5 % les émissions de 37 pays industrialisés qui totalisent 27 % des émissions planétaires. L’intégration des États-Unis et de la Chine ajoute 40 % des émissions humaines. Si d’autres pays émergents majeurs, comme l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, s’ajoutent avec des engagements précis, la liste de propositions couvrira près de 80 % des émissions planétaires.

Par contre, les engagements régis par l’entente de Copenhague ramèneraient les émissions terrestres de 53 milliards de tonnes par année à 49 Gt, alors que la stabilisation du climat d’ici moins d’une décennie exige de retrancher 5 autres GT pour combler ce qu’on appelle le «gigatonne gap» en anglais.

L’entente de 32 pages contient par ailleurs des dispositions techniques pour améliorer les politiques d’adaptation et leur financement au profit des pays les plus démunis. Elle définit les modalités d’engagement des pays en développement dans la lutte contre le réchauffement en tenant compte de la nécessité de prioriser leur développement économique et leurs besoins sociaux.

L’entente réitère la responsabilité historique des pays industrialisés qui s’y engagent à décarboniser leur économie, à modifier leur gestion forestière afin d’en arrêter les émissions et de les utiliser plutôt comme puits de carbone atmosphérique. Les négociateurs ont aussi prévu d’amorcer l’an prochain à la rencontre de Durban le potentiel des mécanismes de marché tout en disant vouloir s’inspirer de ceux mis en branle dans le protocole de Kyoto, un pas vers un marché international de crédits d’émission.