Protéger les espèces et sauver la nature : l’idée n’est pas nouvelle. Retour sur un long combat qui n’aura jamais de fin.

Par quel bout qu’on le prenne, le problème peut paraître insoluble, pour au moins trois raisons.

1) La biodiversité s’amenuise, voire disparaît, mais personne n’est capable de définir clairement le mot “biodiversité”.

2) L’homme – ce « superprédateur » s’estime responsable des extinctions, mais “on n’a jamais vu une espèce vivante se préoccuper de l’avenir des autres”, ce qui peut sembler louche.

3) En péril ou pas, l’immense majorité des êtres vivants est constituée d’insectes, de microplantes et autres petites bestioles – notre intérêt étant uniquement capté par certaines “espèces emblématiques à forte valeur émotionnelle”. En particulier les “big five” : buffle, éléphant, léopard, lion, rhinocéros. Dans la longue file des créatures en péril, malgré l’abondance des programmes de sauvegarde, “les espèces moins glamour devront attendre leur tour” – or la survie de certains vermisseaux est globalement plus importante que celle des éléphants blancs… ou des rhinocéros noirs.

Voici vingt ans, on estimait à 1, 5 million le nombre d’espèces végétales ou animales recensées. Depuis, “le nombre a explosé”, dit ici un biologiste, sans se risquer à fournir un chiffre actualisé. Car “le moment eurêka ne se produit jamais sur le terrain” : lors de leurs explorations dans la nature, les spécialistes se contentent de mettre en boîte des spécimens ou des échantillons d’ADN. Les analyses auront lieu plus tard, avec l’éventuelle découverte d’une espèce inconnue, ce qui peut prendre des mois ou des années.

Bref, on ne sait pas combien il existe d’espèces vivantes, et encore moins combien il en reste à découvrir. Les estimations tournent autour de 10 à 15 millions – soit beaucoup plus que le nombre de celles aujourd’hui étiquetées. La seule certitude, insiste Philippe Bouchet, du Muséum de Paris, c’est qu’ “il s’agira pour l’essentiel d’espèces petites et rares, dont tout le monde se fiche”. Nul n’espère voir surgir un gros mammifère jamais entrevu, encore moins un dinosaure rescapé des hécatombes précédentes…

Néanmoins l’homme “s’est paradoxalement mis en tête de sauver la nature” – une nature dont il ne connaît à peu près rien puisque “à peine 1 % de la planète a été étudié sous l’angle biologique”. D’où de nombreuses ambiguïtés et effets pervers, dans ce rôle nouveau que s’est arrogé l’Homo sapiens moderne – avec le seul précédent de Noé et sa fameuse Arche.

“Pour vous, l’environnement, c’est ce que vous n’avez pas encore détruit et que vous voulez protéger”, dit un universitaire africain à un collègue occidental – non sans raison, mais en oubliant que les cultures sur brûlis, pratiquées dans de nombreux pays du continent noir, s’accompagnent de ravages effroyables sur les espèces forestières. En tout cas, c’est en Afrique du Sud qu’a commencé, dès 1926, la protection de la faune, avec la création du célèbre parc Kruger. Ce parc naturel sud-africain, largement imité, est généralement considéré comme un colossal succès, avec la libre multiplication des animaux sauvages.

Le concept souffre toutefois d’un péché originel : il repose sur la confiscation de territoires appartenant à des populations autochtones – qui en ont été expulsées sans ménagement, et sans considération des ressources indispensables qu’elles en tiraient. L’homme a été chassé pour laisser place à une admirable reconstitution, celle du “grand opéra de la Création”. Un Eden d’avant Adam et Eve. Les animaux y pullulent, mais il s’agit d’une “nature sous cloche”, au fonctionnement coûteux, “qui n’obéit plus aux lois de l’évolution normale”.

Une nature artificialisée, protégée par des barrières électriques, contrainte de se financer avec “les royalties de la nature-spectacle”. Dont, par exemple, la chasse, pratiquée dans certains parcs africains privés : “Une chasse à l’éléphant génère jusqu’à 100 000 dollars, dit le directeur d’une réserve privée sud-africaine. Grâce à quoi le sacrifice d’un vieil animal permet d’en sauver beaucoup d’autres, ne serait-ce qu’en payant les gardiens armés qui les protègent des braconniers.”

Après celui des parcs naturels, c’est le concept des “hot spots” qui a été inventé, il y a une vingtaine d’années, pour sauver la nature. Il consiste à identifier les havres de biodiversité à peu près intacts, et à y concentrer les efforts. L’idée en revient au Britannique Norman Myers, et se résume simplement : puisqu’on ne peut pas aller partout, sauvegardons les îlots les plus riches. Trente-quatre de ces “points chauds”, grouillants de vies inconnues, ont été identifiés sur les cinq continents, et sont subventionnés par des fondations privées. Mais, bien sûr, cela fait des jaloux…

Source : nouvelobs.com

**