Ballade en Norvège, depuis Bergen où s’exposent artistes et designers, jusqu’à Oslo, où l’Opera House à l’allure d’iceberg sidère… Tandis que se construit une fondation d’Art contemporain signée Renzo Piano.

Où accoster en Norvège ? à Bergen, gardienne culturelle cossue du passé ou à Oslo, la riche contemporaine? Assu­ré­ment à Bergen, pour capter un épisode d’histoire dans ce pays qui se définit comme «neuf», indépendant seulement depuis 1905. De ce port, alors que défilent les anciennes façades des maisons hanséatiques en bois colorées – reconstituées après divers incendies –, on embarque en bateau vers les fjords.

On a forcément en tête un patchwork culturel – mal cousu – de cette Norway où se côtoient l’écrivain Knut Hamsun, Eva Joly, les Vikings, les baleines, le peintre Edvard Munch, le pétrole, la neige, les polars de Jo Nesbø et 4,5 millions d’habitants. Le bateau glisse à vive allure, mais dans un temps ralenti, vers l’embouchure du Sognefjord, le plus profond du pays, entre des collines noires et vertes piquetées de petits chalets rouges en bois, standards vernaculaires. L’eau assaille, entoure, à la fois rivière, lac et mer. Ce trajet sur les flots conduit vers l’île de Herviksbygda, là encore une carte postale riante de fleurs et de cabanes de pêcheurs.

Face à ce décor, l’artiste Lars Sture, qui a transformé une ancienne école en bois en atelier, dévoile l’exposition Paradigmes dont il est le commissaire et qui est programmée en septembre à Paris (1). Il pratique le cross-over avec un humour délicat, entre mode, photo et art. Mais pour représenter son pays dans toute l’Europe, en France dans un échange avec les Ateliers d’Art, il a réuni dix-huit artistes contemporains de la région de Bergen. Essentiellement des céramistes, dans des variations Arts and Crafts. «Craft», que notre mot français d’«artisanat» limite au savoir-faire, gommant le mot «art». «J’ai voulu représenter l’expérimentation d’une communauté d’artistes, explique Lars, libérée du modernisme nordique qui a été dominant. Montrer l’abstraction de leur travail.» Dans ces pièces s’expriment des formes organiques, surgies d’un paysage doux-brutal sculpté en permanence par les fjords, dans un pays qui se vend au «naturel». C’est dans une ferme, entre poules et chevaux, que l’artiste Gunnar Thorsen (né en 1940) cuit et recuit ses formes géométriques comme Black Rosette, plus préoccupé par «la structure des couleurs et des matériaux» que par l’usage d’un objet. à côté de cette exposition, Heidi Bjørgan, figure de la jeune génération, crée – entre récupération et kitsch critique –, en customisant une forme basique récurrente de pot. Elle travaille confortablement avec un collectif d’artistes, dans un atelier où sont mutualisés les outils. L’état norvégien les soutient avec des bourses conséquentes. Ô charme de la royale social-démo­cratie bien éclairée au pétrole !

De l’Academy of Art and Design au Vestlandske Kunstindustrimuseum, entre une chaise en bois au style Dragon et des bijoux somptueux, on comprend que la Norvège ne parle pas aussi couramment la langue du design que la Suède, la Finlande ou le Danemark. Bergen, scène musicale classique et rock très affirmée, hésiterait-elle entre folklore et modernité ? «Nous ne pouvons revendiquer une tradition héritée des Vikings, ils sont trop loin ! Et par la suite, nous avons été occupés très longtemps, par le Danemark et la Suède», avance le journaliste Christer Dynna d’Oslo. Hartman Eriksen, directeur du futur centre artistique de Dale (2), déplie un programme d’art très contemporain qui entremêlera design, architecture et pratiques locales. Indéniablement, une scène de jeunes créateurs émerge en Norvège, sous forme de nombreux collectifs, pragmatiques, cosmopolites qui ne se sentent pas écrasés par le poids des maîtres tutélaires du design scandinave. Ils ont tout à inventer, une identité à construire, entre formes minimales, narration et humour.

Ayant succombé à la Norvège, l’artiste verrier Damien François, un Français, a étudié son art au Danemark avant de s’installer à Bergen. Il donne un nouveau souffle à ce matériau de feu, avec des paysages miniatures étonnants, ou des briques en verre mal cuit. «C’est la tradition de la nature et du craft qui dominent encore ici, observe-t-il. Mais c’est une ville très cosmopolite, dans des échanges permanents avec les Scan­dinaves et New York.» Bergen est la ville la plus pluvieuse d’Europe, alors trois jours de soleil en ce printemps relèvent de l’instantané miraculeux. «En hiver, poursuit Damien, on a une vie intérieure très riche.» Traduire : tout le monde est «à l’intérieur» dès 18 heures dans les nombreux bars. Mais en juin le jour ne cède pas, la nuit reste étrangement américaine. Dans cette douceur et lumière irréelles, comme en suspens, on ne peut pourtant évacuer «le tueur d’Oslo», Anders Breivik, son procès est à la Une de tous les journaux.

Et puis, on découvre Oslo ! Dans la capitale, cette ex-bourgade qui a pris son ampleur après la Seconde Guerre mondiale, le grand paysage vous accueille, composé du fjord, ici large port industriel, de la rivière Aker et de la montagne Holmenkollen –accessible en métro. L’archi­tecture y est contemporaine avec en figure de proue le célèbre Opera House. Cette œuvre est signée Snøhetta, agence norvégienne d’architecture déjà repérée grâce à sa réalisation de la bibliothèque d’Alexandrie. On court irrésistiblement vers cet étrange iceberg blanc. Sur la péninsule de Bjørvika, ancien territoire industriel devenu quartier résidentiel, financier et culturel, il est judicieusement mis en scène à partir de la gare centrale. Une passerelle initiatique retrace tout le chantier de ce joyau de technologie, dont une grande partie est située sous le niveau de la mer. Sa construction a nécessité la pose d’innombrables palplanches et piliers. Enfin, cette composition de marbre de Carrare, de verre réfléchissant et d’aluminium ajouré surgit sans s’imposer comme un phare phallique extraverti. C’est une place publique, une colline à pentes anguleuses baignée par le fjord, que l’on arpente en douceur jusqu’au sommet du toit. Ses éléments de verticalité sont sans cesse cassés par des diagonales qui le rendent horizontal. Dans le clair-obscur du jour illimité, il luit telle une lanterne dorée et bleutée, regardé par la sculpture monumentale mise à l’eau, de Monica Bonvicini, en métal et en verre, autre morceau d’iceberg métaphorique échoué. «Cette forme horizontale est le symbole de la social-démocratie populaire», explique la guide qui fait visiter cette «icône».

À l’intérieur, de la cafétéria aux ateliers de décors, (soit 38 500 m2), les volumes brisés sont en relation permanente avec l’extérieur. Mais, rupture, la grande salle de spectacle se fait intime comme une boîte tout en bois, en courbes. Antre sombre contre parois blanches, d’une chaude sobriété où la complexité hypertechnologique ne s’affiche pas. Dans le foyer, l’artiste Olafur Eliasson a conçu un mur ajouré, The Other Wall. S’inspirant de la crevasse d’un glacier, il a imaginé de grandes cloisons décoratives avec 340 m2 de petits modules géométriques, lumineux, blancs et verts, qui dématérialisent et densifient à la fois l’espace «dans un lent et glacial mouvement». Quand on a bien plané dans cet opéra, on peut redescendre pour relier quelques morceaux d’Oslo qui se parcourt facilement à pied. Notamment les quais branchés d’Aker Brigge, le Centre Nobel de la Paix qui recevait le 16 juin l’opposante birmane Aung San Suu Kyi.

Dans la rue principale Karl Johans, on croise bizarrement de jeunes femmes portant les costumes traditionnels brodés, des musiciens déguisés en trolls des forêts, des boutiques H&M tous les dix mètres. Un détour par la cathédrale montre un magnifique retable en bois sculpté. Mais un nouvel ouvrage, encore en travaux, se situe à Tjuvholmen. Il est signé Renzo Piano. C’est du bateau que l’on découvre le mieux ce bâtiment où va s’installer le musée Astrup Fearnley, fondation privée créée en 1993 et concentrée sur des artistes contemporains américains – Jeff Koons, Richard Prince, Cindy Sherman, Matthew Barney. Son toit en verre, sa courbure plongeant dans l’eau lui donnent déjà une silhouette identifiable. Une baleine? Mais avec ses ponts et ses colonnes, éléments fins en acier comme des mâts, le bâtiment se fond dans le port. Renzo Piano, l’architecte italien navigateur, amoureux de la mer et de la lumière, a su rester attentionné à la tradition scandinave, en utilisant le bois pour les structures et l’intérieur du musée dont il faudra attendre l’ouverture (3) pour mieux saisir son ancrage sur cette ancienne île reliée à la terre. Le directeur de l’établissement, Gunnar Kvaran, Islandais francophone et commissaire de la prochaine Biennale de Lyon, est déjà convaincu «par la forme de voile de l’édifice, par la dynamique des salles d’exposition, par ce musée œuvre d’art». Il offrira en plus un parc de sculptures et une plage. «Il y a trente ans, la Norvège était un pays archaïque, pauvre, rappelle-t-il. Avec le pétrole, elle a connu un développement spectaculaire que traduisent ces grands travaux. C’est un modèle social unique, un pays jeune, avec nombre d’artistes aussi importants qu’en France.» Sans oublier d’ajouter avec malice : «Attention, quand on est attrapé par la Norvège, on y revient, parfois on y reste.»

(1) Exposition Paradigme, du 13 septembre au 10 novembre, galerie d’Ateliers d’Art de France, 4, rue de Thorigny, Paris IIIe.

(2) Nordic Artists’ Center in Dale (nord de Bergen), ouverture en septembre. www.nkdale.no

(3) Astrup Fearnley Museum of Modern Art, Tjuvholmen, inauguration le 29 septembre. www.afmuseet.no

Source: liberation.fr